Last Ray of Light

14 déc
14 décembre 2012

Après le Mexique et la Suède, cap sur l’Estonie pour cette troisième « histoire d’une photographie ». Un voyage symbolique s’il en est, puisqu’il s’agissait aussi de notre lune de miel avec Ghislaine.

Et comme vous pouvez le constater, l’épouse idéale (pour moi) n’a choisi ni de se prélasser à la plage, ni d’arpenter les musées d’une capitale européenne mais d’explorer à mes côtés les contrées enneigées du bout du monde. Littéralement !

La quête du bout du monde

Il y a quelque chose d’intime, et bien souvent d’inexplicable, dans ce qui nous fait rêver d’un « ailleurs ». Nous évoluons, pour la grande majorité d’entre nous, dans une dizaine de lieux essentiellement : notre logement, ceux de nos amis et de notre famille, la crèche ou l’école de nos enfants, notre lieu de travail, quelques cafés ou cinémas de proximité, une salle de sport…

Nous sommes libres, certes, mais nous ne faisons au fond qu’un usage très limité de cette liberté, au regard du nombre infini de possibilités qui s’offrent quotidiennement à nous. Notre vie est un petit théâtre dont le décor ne varie guère.

En vacances cependant, c’est une toute autre affaire. Le monde nous tend les bras et le décor tombe pour révéler soudain l’immensité des territoires à explorer ! Mais pour aller où ?

Pour ma part, je rêvais de l’Estonie depuis mes années d’étudiant. Dans le cadre de la préparation des concours, la Russie était encore au programme et notre professeur nous avait recommandé de bien connaître au moins un des pays de l’ex bloc soviétique pour en illustrer le concept.

La plupart de mes camarades avaient choisi la Tchécoslovaquie ou la Yougoslavie. Des contrées dont le nom n’existe plus et où il faudra absolument que je me rende un jour aussi ! Mais je m’étais intéressé à ces trois petits pays qui semblaient se cacher dans un recoin de la carte comme les trois petits cochons qui ont peur du grand méchant loup.

Et j’ai rapidement compris qu’en effet leur existence même était menacée par la politique d’émigration massive du puissant voisin russe : les républiques baltes étaient déjà un décor d’intrigues et de merveilles pour l’autre théâtre, non plus celui de la vie mais de l’imaginaire !

Or rêver de contrées lointaines conduit inéluctablement à rêver d’y aller « pour de vrai ». Trois contrées de contes de fées dont les noms riment et dont la culture résiste depuis des siècles à l’assimilation ne peuvent pas laisser indifférents : La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie devaient passer pour moi du fantasme à la réalité !

Ce dernier pays en particulier, car il est le plus au nord, une terre de forêts sauvages et d’étendues enneigées immenses qui nous a d’ailleurs valu des promenades épiques avec de la neige jusqu’au torse. Des heures de marche dans l’ombrage des grands conifères d’Europe du Nord pour déboucher soudain sur des clairières spectaculaires sculptées par le soleil couchant… comme celle-ci :

Winter is Coming - photographie par Brice Challamel - photograph by Brice Challamel

Attraper l’horizon

Qu’est ce qui se passe à la dernière seconde de l’éternité ? Que verrions-nous si nous étions au bord de l’infini ? Ces questions, que se posent tous les enfants, restent tapies dans l’imaginaire des adultes et je me dis souvent que ce sont elles, en réalité, qui nous entraînent secrètement à faire toujours « un pas de plus ».

Non contents d’être dans une contrée lointaine et merveilleuse, Ghislaine et moi voulions en voir le bord, en attraper l’horizon !

Or le bord de l’Estonie – sa côte Nord en l’occurrence – ressemble aux créneaux d’un mur d’enceinte médiéval, dont les creux furent autrefois les lits de glaciers immenses et disparus depuis des millénaires… Et les hauts sont jonchés d’anciennes bases militaires russes lorgnant sur la Finlande et aujourd’hui encore inaccessibles !

C’est donc sur l’un des creux de ce littoral atypique que fut photographié Last Ray of Light. La terre y portait les profondes cicatrices du passage des glaciers, qui avaient laissé dans leur sillage d’immenses blocs de pierre, entraînés depuis les montagnes lointaines comme de simples graviers par cette prodigieuse puissance naturelle.

L’une des règles d’or de la photographie est de ne jamais viser le soleil. Ce que je fis donc en priorité ! Mais comme je ne voulais pas perdre le bord de mer, il m’a fallu faire un long détour pour atteindre l’angle idéal sans laisser de traces de pas dans la neige.

J’ai ensuite positionné mon appareil photo sur un trépied en position basse, à 40 cm du sol environ, pour accentuer la perception des reliefs de la glace… Et pris plusieurs dizaines de photographies avec des angles et des expositions différentes pour rassembler tout le matériau dont j’aurai besoin en post-production.

Je voulais en effet élargir le champ et donner une impression d’immensité qu’aucun grand angle ne permet réellement d’atteindre et qui nécessite donc des assemblages panoramiques. Cette photo est en effet le rassemblement de trois prises de vues verticales : [][][].

Il y avait aussi la question de la lumière. La neige renvoie une lumière très intense, en particulier avec un soleil de face, et l’ombre des « plaies de glace » était d’autant plus sombre. Pire encore, le rocher qui formait l’élément essentiel de l’architecture de ma photographie était à contre-jour et n’aurait formé qu’un gros point noir comme une tache d’encre sans une exposition très lente et donc totalement surexposée.

Inversement, pour garder le contrôle du soleil de face, j’ai attendu qu’il atteigne la lisière des arbres et soit donc légèrement adouci par la filtration naturelle des branches, et baissé l’exposition de 8 diaphragmes, quasiment à la limite technique de l’appareil en l’absence de filtres obscurcissant – qui ne peuvent malheureusement pas être utilisés pour des assemblages panoramiques comme celui-ci, car l’appareil bouge lorsqu’on les retire pour réaliser les clichés surexposés.

Près de 30 photographies différentes ont donc été nécessaires à la création de celle-ci. Elle semble pourtant bien naturelle, n’est-ce pas ? C’est parce que notre œil fait normalement ce travail, comme en témoigne la persistance rétinienne lorsque nous fixons un mur blanc après avoir regardé le soleil de face. Et notre vision périphérique fait le reste en nous donnant un sentiment d’immensité bien supérieur à ce que notre regard couvre effectivement.

Last Ray of Light est une photographie « ironique » dans la tradition de la peinture hollandaise réaliste du XVII° siècle : un travail considérable qui semble se soumettre à la réalité, mais qui la domine en fait dans une sourire secret. Car une mouche sur le bord d’un plat, ou des nuages figés en dentelle sur le ciel bleu, nous y rappellent que notre réalité est éphémère mais que notre art est éternel.

A très bientôt, chers amis, pour la suite de ce merveilleux voyage…

5 replies
  1. Florence says:

    J’ai vécue une expérience étonnante à la lecture de cet article : je me suis levée tôt ce matin, les enfants dormaient et aucun petit pas n’avait encore troublé le silence. Le parquet était encore froid. Le jour n’avait pas encore chassé la nuit.
    J’ai donc découvert ces étendues de glaces qui ne semblent plus finir, ces territoires lointains et féériques, dans un silence absolu et une fraîcheur saisissante. Et je me suis retrouvée happée par ce paysage, comme lorsque l’on se perd dans la lecture d’un roman, absorbée, détachée de la réalité…
    Ce sont les petits bras de mon fils autour de mon cou qui m’ont ramenée dans le présent, et ce fut un doux réveil !

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  2. Simon says:

    Cette photo est superbe ! Elle me rappelle qu’il existe un autre monde – et qu’il est dans le nôtre ;)

    Je ne serais pas surpris, en agrandissant l’image encore plus qu’il n’est possible, de voir deux ou trois lutins qui dansent dans la forêt où ils ont capturé le soleil…

    C’est risqué de ta part, Brice d’avoir osé prendre ces photos à l’heure où les ombres deviennent des trolls et où la reine des glaces peut surgir à tout instant !

    Merci pour ce voyage :)

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  3. LunedeSable says:

    C’était un moment magique : emmitouflés dans nos polaires, gants, sur chaussettes et bonnets, au bout du monde, dans un lieu post-apocalyptique (les bases militaires n’étaient pas loin en effet)… Le jour durait quelques heures et nous étions dans un levé/couché de soleil permanent. Personne ne me voit et pourtant je suis sur la photo : derrière le rocher :) !

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  4. virginie says:

    Je suis fascinée par la dimension de « magie naturelle » qui émane de tes photos.
    Même les tonalités transmettent cet univers particulier dans lequel on se sent happé et pourtant « chez nous ». C’est du fantastique mystérieux qui donne envie de plonger dedans avec une confiance positive. Cela me touche car en général les univers « fantastiques » dégagent aussi quelque chose qui pourrait effrayer, ce qui n’est absolument pas le cas ici.
    merci pour ce voyage !

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  5. Marine says:

    Cette image me rappelle un film dont je ne me souviens plus le titre, je pense que c’était un film sur la fin du monde. Bref, c’est vraiment le bout du monde comme vous l’avez si bien décrit dans le récit. C’est vrai que notre univers nous cache bien des choses merveilleuses, il suffit qu’on ait le courage d’aller l’explorer. J’ai hâte de connaitre la suite du voyage. J’espère qu’elle sera encore meilleure que celle-ci.

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