Entreprendre

28 oct
28 octobre 2012

Après le décès de Steve Jobs, de nombreuses voix se sont élevées pour s’interroger sur l’avenir d’Apple. Par quel miracle la question se pose-t-elle de savoir comment l’entreprise qui affiche la plus grande capitalisation boursière au monde va survivre à la disparition d’un seul homme ?

Ce miracle est si simple qu’il tient en un mot : Entreprendre. Et si complexe que taper ce mot dans le moteur de recherche d’Amazon ouvre une liste de 700 livres en français… Et plus de 40 000 en anglais avec le mot « entrepreneur » !

Ni le fruit du hasard, ni celui du talent

Car entreprendre, ce n’est pas seulement un métier mais un état d’esprit, aussi vital pour une entreprise, quelle que soit sa taille, que l’instinct de survie pour un organisme. Et tout aussi difficile à cerner et donc à stimuler, valoriser ou guérir.

Nous pouvons l’identifier à un homme, comme Steve Jobs pour Apple ou Xavier Niel pour Free. L’incarner dans une culture comme celle de Google ou de L’Oréal. Lui attribuer des lieux comme les Pôles de Compétitivité ou les pépinières d’entreprises. Et nous pouvons enfin lui donner des règles comme le goût du risque ou l’obsession de réussir.

Mais à la convergence de ces quatre dimensions (les hommes, les cultures, les lieux et les règles), nulle recette parfaite pour le succès, aucune certitude de réussir plus souvent ou mieux que d’autres. Sans quoi nous aurions tous appris la recette depuis longtemps et fait fortune en l’appliquant…

Et pourtant, l’esprit entrepreneurial n’est ni le fruit du hasard, ni celui du talent. Nous voudrions parfois croire qu’il existe des entrepreneurs parmi nous comme il existe des magiciens dans Harry Potter. Un petit nombre d’élus, nés avec la grâce et prédestinés à guider une armée de moldus privés du don sacré.

Si tel était le cas, pourquoi 12% du PIB américain serait-il généré par des entreprises dont le fondateur est encore le dirigeant contre 6% en France ? Et sur ces entreprises, pourquoi 24,1% auraient-elles dépassé le cap de 10 employés contre 7,7% en France¹ ? Le hasard ou le talent ne sauraient l’expliquer. Une meilleure fiscalité ? Une meilleure « mentalité » ? Peut-être… Mais c’est un peu court.

La différence entre Kodak et Nintendo

Car l’esprit entrepreneurial n’est pas seulement le fait des entrepreneurs, ils n’en sont que les symboles. Il est présent au sein de chaque entreprise et, dans ces entreprises, au sein de chacun de ses collaborateurs.

C’est lui qui fait la différence entre Moulinex, qui explose en vol au contact de la concurrence des pays émergents et SEB qui, confronté au même défi historique, réveille la flamme entrepreneuriale, innove dans tous les domaines, rachète le numéro un chinois Supor et devient le leader mondial du petit électro-ménager.

C’est lui qui manque à Kodak (fondé en 1881) pour saisir l’opportunité extraordinaire de la photographie numérique mais permet à Nintendo (fondé en 1889) de passer des cartes à jouer aux consoles de jeux vidéo.

Or, à chaque fois, le même constat s’impose : L’esprit entrepreneurial ne sert que les dirigeants, trop rares encore, qui cherchent sans relâche à révéler la valeur des hommes et de leurs idées au lieu de les craindre !

Alors que, pour la première fois sans doute dans l’histoire humaine, il existe dans notre société plus de travailleurs qui vivent de leurs idées que de leurs mains, l’esprit entrepreneurial est sans doute la plus grande ressource inexploitée de toutes les entreprises. Pourquoi ?

Ce qu’il faut saisir pour atteindre l’autre rive

Entreprendre vient du latin in-prehendere. De in qui signifie la contrainte, l’opposition et la difficulté. Et prehendere qui veut dire ‘saisir’ mais aussi, plus anciennement, ‘atteindre l’autre rive’ ! La même origine que comprendre et apprendre, deux facteurs clés de l’esprit entrepreneurial.

Comprendre d’abord. L’environnement, bien entendu, mais aussi et surtout la mission qui est confiée à l’organisation. Quand les opérateurs de chemin de fer ont-ils cessé de penser qu’ils avaient pour mission de transporter des hommes et des marchandises pour se contenter de construire des trains et de poser des rails ?  Nul ne le sait, mais il vole aujourd’hui peu d’avions affrétés par la SNCF.

Apprendre ensuite. De nouveaux métiers, de nouveaux modes de managements, mais aussi et surtout à renouveler en permanence la manière dont cette mission est accomplie. Car non, les livres ne sont pas nécessaires à l’encyclopédie (adieu Encyclopedia Universalis !) et les CD-Rom non plus (Adieu Encarta !). Ce qui est nécessaire, c’est de se demander encore et toujours comment mieux partager et accroitre la connaissance humaine : Bienvenue à Wikipédia !

Il ne s’agit ni de hasard, ni de talent mais d’une compétence managériale qui s’apprend et se pratique, comme le respect d’autrui ou la natation. Une qualité humaine qu’il faut impérativement saisir pour atteindre l’autre rive…



¹Source : Statistiques OCDE

Article initialement rédigé pour la revue Symbiose – N°5 « Regards sur entrepreneuriat » – Octobre 2012

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4 replies
  1. michele says:

    J’aime bien l’image « atteindre l’autre rive »… parfois, on ne la voit pas, pas du tout. je pense à Michel Serres dans « le temps des crises » -j’adore la couverture avec les cerises qu’on a envie de mettre à son oreille..-. il dit qu’il voit bien l’amont , mais pas du tout l’aval de notre Histoire, de cette faille qui se creuse entre autrefois et demain….
    Et aussi, entre les deux rives, plusieurs méthodes pour nager : dans le sens du courant, pour ne pas s’épuiser, ..ou en luttant contre le courant, au risque de se noyer. ? le risque…..

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    • Brice says:

      Moi aussi je trouve intéressant qu’avant le concept de « prendre », les romains aient eu celui d’atteindre une rive. Caractéristique de cette culture profondément maritime et de l’esprit qu’elle nous a légué.

      Il y a un autre aspect de la métaphore que je trouve intéressant, c’est qu’un entrepreneur est souvent à mi-chemin entre deux rives. Celle de la situation qu’il connaissait avant de se lancer dans l’aventure… Et celle du succès dont il ou elle rêve pour son projet. Et c’est au milieu d’une rivière que le courant est le plus fort, le sol le plus profond. Bien souvent, on en vient à regretter la rive qu’on a quitté ! Mais la seule façon de quitter cet endroit, c’est d’avancer pour atteindre l’autre côté. La vérité, c’est que je ne connais presque aucun entrepreneur, moi compris, qui serait heureux de revenir en arrière, quelles que soient les difficultés.

      Enfin ces difficultés sont plus simples quand l’autre rive est belle. Ce qui est difficile dans l’environnement actuel, ce n’est pas vraiment l’absence de reconnaissance ou de récompense (là, je parle pour moi…). C’est la signification que ça a pour le projet auquel on voue sa vie, car pas de bénéfice = pas de marge pour investir et recruter = un projet qui vivote et s’étiole même quand il réussit et trouve sa place dans la société. Il faut avoir le cœur bien accroché pour traverser cette rivière-là ! ;)

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  2. Morgan says:

    Sur ton dernier paragraphe Brice, j’aurai bien vu ajouter que bien souvent un « Entrepreneur » nait de sa Vision c’est à dire « Le regard que l’on pose sur le monde » qui s’unie avec la puissance du Verbe, en effet « Nommer c’est créer ».

    Voir d’abord.
    Pour cela il faut regarder l’environnement qui est une source pour appréhender l’horizon.

    Faire ensuite.
    Dessiner. Bricoler. Organiser. Construire. Offrir. Servir.

    Voir et Faire ne sont certes pas de la même origine que Comprendre, Apprendre ou Saisir, mais bel et bien des facteurs clés de l’esprit entrepreneurial :
    1. Regarder
    2. Voir
    3. Comprendre
    4. Apprendre
    5. Saisir
    6. Faire

    Bref. Entreprendre ou ne pas entreprendre, tel n’est pas une question.
    Même en France en 2012 ;-)

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    • Brice says:

      Nous pourrions même faire une méthode avec l’acronyme CREER !
      1. Comprendre
      2. Rêver
      3. Entreprendre
      4. Evaluer
      5. Réaliser

      Entreprendre serait l’étincelle initiale du passage à l’acte, dessiner, bricoler comme tu dis et aussi présenter, soumettre, recevoir des avis, des critiques, rencontrer des personnes intéressées… Avant d’évaluer la qualité de la réception de l’idée, le risque, les retombées positives ou négatives. Et ensuite, une fois que ces facteurs ont été pris en compte, réaliser à plus grande échelle !

      J’espère que cette méthode te plaît ! Elle est au centre de la seconde édition de Multipliez vos Idées ! ;)

      Merci pour tes riches idées et ton commentaire et bien d’accord avec ta conclusion :)

      Répondre

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