L’ivresse de la page blanche

06 fév
6 février 2011

« C’est mon problème si je n’ai pas d’idées. Je suis lessivé, je m’étiole. » confesse Renaud dans un entretien poignant au magazine TVMag cette semaine. Miss Maggie, silence… Germinal, silence… Manhattan-Kaboul, silence… Renaud est cet artiste qui apparaît et disparaît de la scène. Le symbole de nos imaginations lorsque parfois, telles des phalènes autour de la flamme, elles s’approchent et se brûlent, puis s’éloignent et disparaissent dans la nuit sans trouver la juste distance et, avec elle, la chaleur réconfortante d’une source d’inspiration durable et sûre.

Mais cette distance existe-t-elle seulement ailleurs que dans nos rêves ? Car il y a, en matière de créativité, un mystère qui résiste à toutes les analyses, un acte de la pensée que ne couvre aucune méthode. Une expérience difficile, et peut-être même impossible, à transmettre : l’étincelle initiale, l’ivresse de la page blanche.

L’inspiration et la transpiration… dans cet ordre uniquement !

Les grecs l’appellent Eurêka, première personne du singulier de l’indicatif parfait de euriskein, ‘trouver’. Ce qui signifie qu’elle existe pour eux indépendamment de la pensée humaine, telle une veine d’or dans la montagne, et que nous devons fournir les efforts nécessaires pour la chercher et l’extraire.

Cette conception antique, qui est au cœur même de la philosophie grecque, de son ciel des idées et de sa république idéale, est profondément ancrée dans notre culture aujourd’hui encore. Et responsable sans doute de la douleur de Renaud, comme de la nôtre, face au manque d’inspiration. Car rien n’est moins évident que le lien de cause à effet entre l’effort et l’apparition d’une mélodie ou d’une idée neuve.

Beethoven, qui ne vivait que par et pour la musique, se promenait tous les jours dans la forêt pour laisser librement cours à son inspiration, à partir du bruit d’un ruisseau ou du chant des oiseaux. Et plus tard, après avoir perdu le sens de l’ouïe, il continua de se promener dans les sous-bois pour rêver de ces sonorités disparues… « Ce grand sourd, écrivait Victor Hugo, entendait l’Infini ! »

Beethoven composant la Symphonie Pastorale, 1834

« Que je suis heureux, dès que je peux errer dans le taillis, dans les forêts, parmi les arbres, les herbes, les rochers ! Aucun homme ne saurait aimer la campagne autant que moi… »
Ludwig van Beethoven

Aussi lorsque Edison affirme que « Le génie est fait d’1% d’inspiration et de 99% de transpiration », il les énonce dans le bon ordre et nous aurions tort d’inverser sa formule ! S’il faut remonter à la Grèce antique pour s’en convaincre, observons Socrate. Il fait la guerre en simple soldat. Il danse. Et surtout, ce qui est le plus significatif à mes yeux, il aime les nuages…

L’importance des nuages et de la contemplation inutile

La fascination qu’exerce la contemplation des nuages sur l’esprit des enfants et des adultes qui conservent une part d’enfance n’est ni un hasard ni une dérive à combattre. Elle s’apparente à celle que nous avons pour les rivières, les bords de mer, les feux, les prismes, toutes les formes aléatoires et fluides qui échappent à la raison en réjouissant les sens. Notre plaisir n’est pas neutre, il signe un avantage évolutif : dans le chaos apparent nous rêvons des formes qui n’existent pas et de ces formes naît l’inspiration.

En avançant dans le temps, nous trouvons l’invention du code barre par Joseph Woodland, traçant avec ses doigts des traits dans le sable humide des plages de Floride. Woodland cherchait depuis de nombreuses années des codes efficaces comme Beethoven cherchait des mélodies. C’était une constante préoccupation, mais c’est précisément en se délivrant de l’obsession par la contemplation de la mer qu’il connût « l’ivresse de la plage blanche » !

Si vous cherchez des idées sur un sujet qui compte pour vous, ne descendez pas à la mine pour creuser un filon imaginaire. Laissez-vous porter par la nature, la musique, les photographies d’art, les visages d’un hall de gare ou les lumières de la ville contemplées d’un point haut.

Enfin si, comme moi, vous êtes un Geek qui ne peut plus se passer de son iPad ou de son iPhone, téléchargez Strange Rain, l’une des plus belles applications de l’Apple Store, à laquelle je dois des heures de contemplation et d’émerveillement. Et cherchez à votre tour des signes dans les nuages, trois mille ans après Socrate…

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5 replies
  1. michèle says:

    « Ces merveilleux nuages »……celà fait des années que j’adore les regarder le soir, lorsque le soleil les déchire doucement avec le vent, et qu’ils se mettent à prendre des formes extraordinaires: un requin, qui se transforme en chien qui court, qui se transforme en troupe d’oiseaux…. En Espagne , sur une terrasse surplombée par le ciel, comme autrefois à Chenoua, sur une autre terrasse. Oui, c’est sans doute enfantin, et heureusement que l’on garde cette part intacte. A noter: les arbres peuvent aussi faire des signes. Les chènes verts qui me font face, derrrière ma grande baie vitrée, le matin, m’adressent leurs coeurs (oui, il y a des dessins trés nets de coeurs au milieu des branches), et je les remercie en silence. Je gronde aussi mentalement les pigeons qui vont visiter le nid d’écureuils sur la branche de gauche..Non, mais…

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    • Brice says:

      J’ai lu récemment une phrase : « La vieillesse se mesure à la douleur ressentie lors de la rencontre avec une idée neuve »… Je me dis en lisant ton commentaire que la jeunesse se mesure inversement au plaisir ressenti lors de la contemplation des nuages.

      J’ai du mal à imaginer ce que serait la vie d’une personne qui n’y verrait rien d’autre qu’un phénomène climatique. Pas de forme, pas de beauté, pas de poésie. C’est le départ d’un personnage de roman noir !

      Je vais me faire un thé pour condenser l’air et, avec une chance sur un milliard mais il ne faudrait pas la négliger, former un petit nuage qui grandisse jusqu’à ton ciel… ;)

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  2. Ghislaine says:

    C’est amusant ce moment dans le travail où après avoir fait plein de recherches, trouvé des tonnes d’informations, fait des synthèses, discuté avec les équipes, échangé les points de vue… On se retrouve face à son powerpoint pour pondre, finalement, LA reco.

    Le client l’attend et nous aussi ! C’est excitant de réfléchir, de tester des pistes, de se tromper, de recommencer. Et quand le cerveau se détend et commence à produire, se lance, c’est grisant, c’est effectivement une ivresse.

    Et quand cette ivresse est partagée, quelle satisfaction :D !

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  3. Marie says:

    Quelle belle idée neuve que ton titre « L’ivresse de la page blanche ». Je veux bien troquer l’idée reçue de « l’angoisse de la page blanche » contre celle-ci !

    J’ai la chance de vivre au bord de l’océan Atlantique. La plage est très grande et permet ce ressourcement essentiel, cette respiration qui permet de faire de la place au nouveau et à l’inattendu. Je souhaite à tous tes lecteurs, et à tout le monde d’ailleurs, de trouver leur(s) lieu(x) de connexion avec les muses… Même si c’est un Ipad ! ;-D

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    • Brice says:

      Merci Marie pour ce beau témoignage. Une page, une plage, un écran, un cœur, un ciel, un silence, un parfum… La vie est un grand cahier où la seule limite au foisonnement des pages blanches est celle de notre imagination ! :)

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