L’égalité des malchances

20 Nov
20 novembre 2010

Une pétition tourne depuis quelques jours sur le net pour la suppression des notes à l’école élémentaire. Au programme de cette pétition :

  • Des intentions louables : établir la coopération plutôt que la compétition à l’école, améliorer le niveau scolaire, lutter contre l’humiliation des plus faibles, etc.
  • De solides références : la Finlande, qui a « les meilleurs résultats scolaires au monde », ne note pas avant l’âge de 9 ans (et Linus Torvald, LE champion du logiciel libre, est finlandais !)
  • De prestigieux signataires : le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, le Directeur de Sciences Po Paris Richard Descoings, le généticien Axel Kahn, l’ex-premier ministre Michel Rocard…

Le retour de l’école des fans

Ce qui me rappelle l’École des Fans, émission de Jacques Martin qu’on ne présente plus, lors de laquelle de charmants enfants chantaient plus ou moins bien, mais avaient tous la meilleure note à la fin et beaucoup de cadeaux !

D’un côté, quand j’étais enfant je rêvais d’aller chanter à l’École des Fans. D’un autre côté, j’avais à chaque fois un profond sentiment d’injustice parce qu’il y avait quand même des enfants qui chantaient mieux que d’autres (comme Vanessa Paradis !) et pourtant ils avaient les mêmes notes… et les mêmes cadeaux !

L'Ecole des Fans

Alors quoi ? Étais-je déjà programmé culturellement (ou génétiquement) pour avoir une vision élitiste de petit bourgeois capitaliste et technocrate (je les mets tous, comme ça on va gagner du temps) ? Ou les notes ont-elles une vertu pédagogique, par exemple celle de fournir un repère un peu plus objectif que l’avis des mamans sur les réussites et les progrès à réaliser des enfants (je n’en mets qu’une, comme ça on va gagner du temps) ?

Je suis élitiste mais je me soigne…

Il n’est pas neutre que Richard Descoings soit un des signataires de la pétition, car il est à l’origine de ma propre vocation enseignante. A travers les Conventions d’Éducation Prioritaires, Sciences Po Paris est en effet devenu, sous son impulsion, un symbole en France de la lutte contre les discriminations. Un vaste sujet qui fait d’ailleurs l’objet, pour les plus assidus, d’un dossier spécifique de la bibliothèque de l’école.

Une filière, me direz-vous, c’est autre chose que l’absence de notes. Mais à Sciences-Po nous avons les deux. En effet, les étudiants sont notés conformément au standard européen selon les systèmes des lettres de A à D. Ou E… je ne sais plus. Et pour cause : je n’ai jamais mis une note plus basse que C, car cela aurait entraîné l’absence de crédit pour l’étudiant.

Or je n’ai jamais croisé un « mauvais élève » à Sciences Po, je ne vois donc pas pourquoi je devrais leur refuser des crédits. Il serait néanmoins plus simple de noter 0 ou 1 car les élèves ne se sentent pas concernés par la différence entre A, B ou C. Rien de spécifique à Sciences Po, c’était la même chose à HEC quand j’y étais étudiant.

L’introduction des CEP a par contre été une véritable innovation, que j’ai vécu depuis son commencement puisque j’enseigne en 4° et 5° année… Et que j’ai donc enseigné deux ans aux étudiants issus de la filière traditionnelle avant l’arrivée des classes mixtes.

Une cuisante leçon de réalisme sur les filières prioritaires

En toute logique, les enseignants ne savent pas qui est issu de quelle filière. Officiellement. Car en 8 ans et à raison de deux classes par an (j’enseigne un cours semestriel), j’ai toujours su qui était le ou les élèves concernés. Au début je les repérais dès le premier mot, à la différence de vocabulaire ou d’expression mais aussi à ce subtile « écart de conduite » qui les amenait à être soit plus timides, soit plus expansifs que les autres.

Maintenant je les repère au premier coup d’œil en observant les regards que les élèves ont les uns sur les autres. Aucune méchanceté d’ailleurs, car généralement ce sont des étudiants populaires. Mais ils ne bénéficient pas du même respect que les autres.

Pour donner un exemple concret, il y a quelques années, l’une des élèves de ma classe issue de la filière des CEP faisait partie d’un groupe de travail préparant une présentation de fin de semestre à des dirigeants d’entreprises, invités en tant que « Jury » (ils donnaient des avis mais pas de notes, je précise !). Les élèves étant autonomes dans leur mode de présentation, les quatre autres membres de son groupe se sont succédés pour décrire leur projet commun. Son rôle à elle a été d’appuyer sur la touche de l’ordinateur pour faire défiler les diapositives de Powerpoint. Elle n’a répondu à aucune question des dirigeants présents.

Contre les discriminations : plus de lucidité… et de courage ?

Le véritable enjeu de la lutte contre les discriminations, qu’elle intervienne dès l’école élémentaire ou dans les classes des Grandes Écoles, est l’égalité des chances. Et cette égalité n’est pas garantie par un système éducatif sans notes, car de même que les bons chanteurs se voient tout de suite à l’école des fans, les bons élèves se connaissent et se reconnaissent. Or tous les élèves, sans exception, sont porteurs d’un potentiel immense qui ne peut en aucun cas être quantifié.

Peut-être les notes ont-elles donc un effet pervers et je n’ai pas la prétention d’avoir LA solution sur ce sujet. Mais l’acceptation et la prise en compte des différences de niveau par les élèves, les parents et les enseignants me semblent incontournables pour avoir le moindre espoir d’améliorer l’égalité des chances à l’école.

Car mon élève qui tournait les pages des autres aurait dû, pour s’intégrer parfaitement à Sciences Po Paris, suivre a minima une scolarité spécifique au cours des premières années avec des enseignements fondamentaux (culture générale), comportementaux (prise de parole en public) et bénéficier d’un suivi personnel par un coach ou un psychologue (gestion de l’identité et de la différence).

Rien de bien différent du programme suivi par un homme politique ou un manager… Mais qui aura le courage de dire qu’un élève en difficulté exige le même niveau d’investissement qu’un candidat à l’élection présidentielle ou un sportif de haut niveau ? Et qui acceptera de le financer ? Il me semble urgent d’ouvrir les yeux sur cet enjeu majeur dans un système scolaire qui échoue depuis quarante ans malgré (ou à cause de…) la dégradation constante des capacités d’évaluation des élèves, et dont l’idéologie dominante n’offre guère aujourd’hui que l’égalité des malchances.

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12 replies
  1. Ghislaine says:

    Ton billet me fait penser à la révolution du web que nous avons vécu : il faudrait passer de l’école 1.0, rigide, faite pour le plus grand nombre, vitrine de notre société… à l’école 2.0, participative, adaptable, qui permet à chacun de s’exprimer et d' »exister » dans le système éducatif. L’école est un outil qui doit préparer les enfants au monde dans lequel ils vont évoluer, en leur apportant un minimum de savoir de base – la culture générale, mais également un minimum de savoir-faire de base.

    Sur ce dernier point il y a aussi des choses à faire : les cours d’informatiques sont arrivés dans les écoles françaises très tard par rapport à l’arrivée des ordinateurs dans les entreprises. D’autres savoirs-faire ont disparu des familles et pourraient arriver dans les écoles, comme les cours de cuisine par exemple. Comment prétendre combattre l’obésité quand les 3/4 des gens ne savent pas faire cuire des légumes ?

    J’ai eu la chance de vivre dans une famille qui avait les moyens d’avoir des ordinateurs, et une mère qui m’a appris à cuisiner… La meilleure évaluation que j’ai eu dans ce domaine, c’est le résultat : des assiettes vides et un travail bien fait.

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    • Brice says:

      J’aime beaucoup le concept de l’École 2.0 ! Nous l’avions déjà évoqué dans un autre article mais l’idée se précise.

      Tu as raison de mentionner la famille, qui est un tel facteur de chance ou de malchance en matière d’éducation. Dans la mienne, l’argent de poche a longtemps été indexé sur les notes ! Autant dire que j’ai découvert très tôt les joies de l’emploi salarié. Ce qui m’a d’ailleurs aussi appris très tôt les bases (et les limites) du syndicalisme protestataire… ;)

      Au-delà de l’anecdote sur l’argent de poche, je me demande comment mes parents auraient su quelles matières me faire travailler en priorité le soir si je n’avais pas eu de carnet de notes.

      Et je me dis qu’il faudrait aussi noter les parents et leur implication dans le succès scolaire des enfants ! Mais bon, une révolution scolaire à la fois… :D

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      • Ghislaine says:

        C’est drôle que tu dises ça parce que ma mère me fait souvent remarquer qu’il n’y a pas d’école des parents… Ça pourrait être ça la révolution de l’école 2.0 : celle qui implique les parents :) !

  2. Eleonore K says:

    A propos des CEP à Sciences Po : pour l’avoir vécu « de l’autre côté » (et face à toi!), je voudrais préciser que les élèves CEP, tout comme les étudiants étrangers, se mettaient souvent eux même en position de retrait et de « tourneur de pages ». Cette auto-exclusion voire auto-dépréciation vient, à mon avis, d’une culture majoritaire uniformisée dans les établissements sélectifs français. A Sciences Po aussi, malgré un recrutement ouvert sur l’étranger et les « banlieues ».
    Or les compétences interculturelles sont essentielles pour réussir sa vie aujourd’hui… Les parents comme le système éducatif devraient favoriser dès le plus jeune âge la fréquentation d’autres cultures/milieux/environnements. Concrètement, les chantiers de solidarité internationale et les stages découverte dès le collège seraient un bon moyen d’apprendre à circuler au sein de sphères différentes et de jouer des codes.

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    • Brice says:

      Je suis complètement d’accord avec toi. Je pense que de très nombreux éléments culturels nouveaux vont d’ailleurs dans ce sens : les médias sociaux permettent des échanges plus ouverts que le Lion’s Club ou le Rotary’s, les jeux « massivement multijoueurs » en réseaux sont de plus en plus exigeants en termes de collaboration pour les joueurs. Et bien entendu des initiatives anciennes comme les échanges étudiants avec des correspondants dont plus que jamais d’actualité. Ils ont d’ailleurs certainement beaucoup fait déjà pour ma propre génération…

      Il reste une question difficile qui est celle de la mixité réelle. Beaucoup de parents la craignent et, quand ils en ont les moyens, mettent leurs enfants dans des écoles privées beaucoup plus pour des questions de sélection que de religion. Quelles initiatives réalistes et efficaces pourraient bien amorcer un véritable « melting-pot » social et culturel en France ?

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      • Janet says:

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      • http://www./ says:

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      • sparkasse südwestpfalz kreditrechner says:

        dit :Bonjour, ceci est un commentaire. Pour supprimer un commentaire, connectez-vous, et affichez les commentaires de cet article. Vous pourrez alors les modifier ou les supprimer.

      • günstiger kredit seriös says:

        CP, já tinha pensado nisso…E até já pensei cortar mesmo os gajos, e por lá uns sextavados, que são bem melhores que estes de estrela..Mas entretanto comprei aquela box nova.. portanto..só quando tiver pachorra é que trato disso…Bons voos…

      • baufinanzierung vergleich says:

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  3. Florence says:

    J’aimerais revenir sur deux points :
    – Le premier, c’est le choix de l’école privée. Nous avons, mon mari et moi, choisi de mettre notre enfant dans le privé pour son entrée en 6ème. C’était une première pour nous deux car nous avons fait notre propre scolarité dans le public. Mais beaucoup d’éléments (classement national des établissements en fonction de leurs résultats au bac, témoignages d’élèves et de parents, etc.) nous ont fait pencher pour une école privée près de chez nous. Alors bien sûr, aucune certitude d’avoir finalement fait le bon choix. Rien ne nous assure que notre fille aura de meilleurs résultats ou qu’elle s’épanouira mieux dans cet établissement. A part peut-être sa propre volonté : car avant de l’inscrire, nous avons beaucoup discuté avec elle et nous avons pris cette décision ensemble.
    – J’en viens à mon deuxième point : comment être sûr de bien faire ? Car comme le fait remarquer Ghislaine, peu de formations nous sont proposées pour apprendre à être de bons parents. Ne compter que sur l’intuition (qu’elle soit maternelle ou paternelle) pour élever nos enfants me semblent bien dangereux. Tout métier nécessite une formation et un apprentissage. Mais pour être parents, nous apprenons en agissant, ce qui fait froid dans le dos quand on y pense !

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    • Brice says:

      Il est étonnant quand on y pense qu’il y ait autant de sujets dans notre vie qui demandent un réel investissement de notre part et ne font l’objet d’aucun apprentissage digne de ce nom : citoyenneté et vote, sexualité, éducation des enfants, procédures judiciaires, etc.

      Il faut un permis pour conduire une voiture mais pas pour avoir des enfants, pour porter une arme mais pas pour voter… Est-ce normal ? Est-ce sain que nous soyons autant livrés à nous-mêmes ?

      Le regard optimiste que je préfère porter sur ce constat, c’est que nous sommes sur ces sujets toujours libre. Peu d’entraves à nos pensées, peu de règles dominantes. Finalement, pas tant d’idées reçues et de pensées uniques là précisément.

      Et je repense à cette phrase de Castaneda : « Il faut équilibrer la terreur d’être un homme libre par la conscience du miracle que cela représente. » :)

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