Protéger l’emploi ou le sauver

13 Oct
13 octobre 2010

J’ai récemment vécu une expérience instructive et qui m’a fait pas mal réfléchir. En présentant les résultats d’une démarche d’innovation collective animée par Act One pour un client dans le domaine agroalimentaire, nous abordons le volet consacré à l’automatisation des commandes. Un sujet soulevé par les commerciaux eux-mêmes, très mobilisés sur l’avenir de leur métier et force de proposition en la matière.

« Attention ! intervient l’un des membres du Comité de Direction, car dès que l’on parle d’automatisation on parle de créer du chômage… » Je partage alors quelques-unes des expériences d’Act One en la matière et notamment le travail effectué pour une enseigne de distribution sur le redéploiement des caissières. Un métier voué à disparaître aussi sûrement que les poinçonneurs de tickets de métro ou les pompistes des stations-services. Sans regret d’ailleurs, car passer sa journée à scanner des produits et demander aux clients de taper leur code de carte bancaire est tout simplement inhumain… Mais à condition, bien entendu, de préparer la transition et d’imaginer l’avenir de leur emploi dans le cadre de nouvelles activités qui correspondent à la fois à leurs compétences et aux besoins de leur employeur.

Livraison à domicile

Livraison à domicile de repas pour les personnes
âgées par la CCAS de Pordic

La création d’emplois non qualifiés n’est pas seulement possible, elle sera toujours nécessaire y compris dans les économies développées. Ces emplois ne sont pas une espèce en voie de disparition qu’il faut accompagner avec mansuétude, mais le fruit de l’imagination et de la volonté des entrepreneurs !

Par exemple, pour la reconversion des caissières de grandes surfaces : livrer les personnes âgées et les aider à faire le tri sélectif des déchets, en les remportant à la fin de la livraison, valider que tout a bien été livré et proposer des options alternatives pour les produits en rupture, etc.

Une évolution qui intéresse l’entreprise, car l’acte de vente se déplace du magasin au domicile du client alors que la réglementation française interdit l’ouverture de nouvelles grandes surfaces, et qui représente un acte de fidélisation et de prospection commerciale in situ. Un emploi non qualifié enfin, parfaitement adapté à la population concernée qui a  l’habitude et le goût des rapports humains… et plus enrichissant que celui de la ligne de caisse.

Je découvre alors avec stupeur qu’il existe dans l’esprit de mon interlocuteur une conviction profonde opposée à cette démarche : il faut préserver à tous prix l’emploi des plus faibles en l’état actuel afin d’éviter la grogne sociale et le chômage. C’est enfin, pour lui, la mission d’un dirigeant d’entreprise de résister au changement pour garantir cette protection !

J’ai la conviction diamétralement inverse : lorsque le changement se dessine, il faut l’anticiper afin de protéger tout le monde (et pas seulement les plus faibles, qui ne sont d’ailleurs pas toujours ceux que l’on croît…) et, concrètement, imaginer des relais de croissance qui génèreront plus d’emploi que le changement n’en détruira.

Les trois conditions d’une transition réussie

Opératrices Salt Lake City

Opératrices de Salt Lake City et leurs surveillantes, 1914

Prenons l’exemple du télégraphe, qui n’emploie plus grand monde. Ce n’est pas bien grave, car nous n’avons plus l’usage des télégrammes maintenant que nous avons les SMS… Et les télécommunications modernes emploient beaucoup plus de monde.

Peu importe que l’ancien meure, pourvu que le nouveau ne tarde pas à naître. Bien entendu, cette position n’a de sens qu’à trois conditions sine qua non :

1. La transition doit être progressive, et pour cela anticipée longtemps à l’avance. Les esprits doivent être préparés, les compétences acquises, et le changement dans son ensemble vécu non pas comme une contrainte mais comme une opportunité.

2. Ce changement doit être entrepris par tous et ne pas discriminer ou exclure une partie de la population concernée. La dynamique collective qui garantira la réussite de cette transition est à ce prix.

3. Il doit enfin être pro-actif, en intégrant les propositions des personnes concernées elles-mêmes, qui en sont ainsi les acteurs et non pas les victimes.

Ce n’est pas une posture idéaliste, c’est mon expérience concrète au cours des dix dernières années et sur plusieurs dizaines de projets similaires. Il y avait certainement des managers qui pensaient bien faire dans les transports ferroviaires en protégeant les poinçonneurs ou dans la distribution de carburant en protégeant les pompistes, et qui n’ont pas compris qu’ils commettaient une faute en ignorant le changement. « La croyance que rien ne change provient soit d’une mauvaise vue, soit d’une mauvaise foi, écrivait déjà Nietzsche au XIX° siècle. La première se corrige, la seconde se combat. » A vous de choisir…



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5 replies
  1. Merlin Pin says:

    Lorsque l’on change un photocopieur de place, certains équipiers sont perturbés. Alors imaginez la perturbation au passage de bureaux inviduels à un open space. D’une culture du statut à une culture du contrat. Comment ne pas devenir esclave du cubicle (cf Dilbert) ?

    Pour Muhammad Yunus, le père du micro-crédit, prix Nobel de la Paix 2006, nous avons perdu le « mojo » que nous avions tous à un moment donnée : « When we were in the caves we were self-employed… finding our foods, feeding ourselves. That’s where the human history began… As civilization came, we suppressed it. We became labor because [they] stamped us, « You are labor ». We forgot that we were entrepreneurs. »

    Rappelons-nous que si nous avons été aussi loin sur le chemin de l’évolution, c’est parce que nous sommes des « survivors » hautement qualifiés et résilients. Bien sûr, nous avons encore à travailler pour renforcer nos compétences, affuter notre capacité à vendre et à réseauter. La vie apparaîtra peut-être plus précaire. Mais les chances seront plus élevées de ne pas devenir l’esclave du cubicle Dilbertien.

    Message : vous avez tout ce qu’il faut !

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    • Brice says:

      J’aime beaucoup ta perspective ! Elle me fait penser à une discussion que j’ai eu il y a quelques jours avec une amie en charge d’aider les étudiants à préparer leur entrée dans la vie professionnelle. « Je leur dis qu’ils ne sont pas en train de demander une faveur, mais en train de négocier un contrat B2B entre le recruteur potentiel et… eux ! Car ils sont comme une entreprise qui a un nom, une image de marque et qui apporte des services uniques et irremplaçables. »

      Ce simple changement de perspective, m’explique-t-elle, fait une grande différence dans l’esprit avec lequel ils vont en entretien par la suite. Et je n’en suis pas plus étonné que toi ! ;)

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    • Marylouise says:

      Lovely photos and shoes – they do look painful to walk in though! In your prveoius posts, how did you manage to post the youtube videos, minus the video? I've tried and failed to google this. Please tell

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      OMG, it is said before, but indeed; don;t use your finger and don’t use the dusty brush thingie to clean it, it could make it only worse.

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    • tremorgames coins hack 2017 says:

      Hey Pierre, congrats on Kitchen Scraps! I’m so beihnd on the news, but thrilled for you and can’t wait to see how Alice Eats comes along P.S. Do you sell signed copies of KS or maybe we could do an old fashioned Cap College book swap?!? If not I’ll be buying a copy of your book on Amazon soon

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